Tout m’avale

Les dolines (sinkholes) représentent un phénomène géologique particulièrement effrayant. Je dis particulièrement effrayant car il nous ramène à une peur archétypale, celle d’être avalé, dans ce cas-ci avalé par le monde souterrain.

Dans certaines régions, comme la Floride, le phénomène peut se produire à tout moment, où que vous soyez, sans avertissement. Il peut même vous surprendre en plein sommeil alors que vous dormez tranquillement. C’est ce qui est arrivé en 2013 à un pauvre homme lorsqu’une doline s’est affaissée sous son lit. Malgré les efforts désespérés de son frère, l’homme est disparu à jamais dans les profondeurs de la terre. Il a suffi d’un court moment, le temps d’un cri, et puis plus rien.

Le phénomène est fréquent en Floride étant donné la nature des sols dans cette région. Le sol poreux et calcaire de celle-ci finit pas céder sous l’effet combiné du poids se trouvant à la surface et de l’érosion produite par des eaux souterraines acides. Il y a même une région là-bas nommée « sinkhole alley » où la plupart des effondrements se produisent. Dans cette région, votre voisin peut être avalé par une domine sans que cela vous paraisse absurde. La fréquence des dolines et leur caractère imprédictible finissent par vous immuniser contre la peur.

Cette peur se retrouve de façon différente chez nous malgré que nous vivions sur le bouclier canadien. Je pense à cette sensation que nous avons parfois en marchant sur un lac gelé. On dit que les ponts de glace, à l’époque, pouvaient entraîner des pertes de vie lorsqu’on évaluait mal les conditions météos. Je me souviens d’ailleurs de cette sensation étrange que j’avais, enfant, lorsque nous allions à Venise-en-Québec pour la pêche sur la glace et que nous circulions en voiture sur le lac Champlain. C’est là que j’ai effectué mon premier vol en avion, dans un vieux Cessna qui décollait avec ses skis sur le lac. Le lac Champlain fut mon baptême de l’absurbe tant sur l’eau que dans les airs.

Face aux phénomènes contraires à l’ordre naturel des choses, il vaut donc mieux faire semblant que tout est normal. Votre esprit vous conjure de ne pas douter de la situation dans laquelle vous vous trouvez car le doute vous ferait sombrer dans la panique. La mythologie antique, consciente de cette règle d’équilibre entre la confiance et la peur, l’a bien exprimée dans le mythe d’Orphée. Si l’art peut nous sauver du monde «souterrain» dans lequel nous pouvons nous engouffrer, il exige néanmoins une certaine forme d’aveuglement, que certains appeleront l’amour et d’autre tout simplement l’insouciance. Mais la leçon durement apprise par Orphée est qu’il ne faut jamais douter ni perdre la foi dans les situation les plus précaires, au risque d’être englouti en enfer.