Père manqué, fils manquant

Le livre fort populaire de Guy Corneau, Père manquant, fils manqué, qu’on a ridiculisé dans certains milieux bien-pensants, met le doigt sur un problème bien réel de la psyché québécoise masculine : la conséquence de l’absence du père chez le fils. Selon Corneau, le père manquant (émotionnellement ou autrement) engendre un fils manqué, dont l’identité est défaillante et dont la vie est marquée par la souffrance.

On peut toutefois renverser l’équation. Ce n’est pas seulement le père qui produit le manque chez le garçon, c’est le père lui-même qui fut manqué et qui, par le fait même, non seulement manque le garçon, mais le fait produire un manque à son tour. Dans cette perspective, le fils devient manquant pour quelqu’un d’autre. C’est un cercle vicieux, évidemment, dont on échappe que très difficilement. Le manque psychique est un vide qui ne se laisse jamais complètement remplir. Il laisse une marque indélébile sur l’âme et charge l’identité de celui qui la porte. Il constitue une sorte de gabarit pour le doute, la haine de soi et l’autodestruction, et la réaction défensive inversée : le radicalisme et l’agression.

J’ai toujours été profondément surpris qu’on n’examine pas davantage, du moins dans l’espace médiatique, la corrélation entre les gestes commis par des tueurs de masse et le rôle du père dans leur vie et leur éducation. Je ne sais pas si ces aspects furent examinés par les criminologues ou psychologues, mais ce point me paraît fondamental. Sans rien vouloir enlever à l’horreur absolue de leurs crimes et à la tragédie vécue par leurs victimes, ne serait-il pas important de comprendre d’où est venue aux agresseurs une telle psyché morbide et nihiliste?

Par exemple, j’ai toujours considéré troublant le fait que le tueur de Polytechnique, Marc Lépine, n’était pas seulement misogyne, mais qu’il était aussi le fils manquant de son père, Rachid Liass Gharbi – un mari et un père abusif qui l’a abandonné – et qu’il ait pour cette raison adopté le nom de sa mère, Monique Lépine, à l’adolescence. Que dire des parents de Kimveer Gill, l’auteur de la tuerie de Dawson, dont les parents ignoraient l’essentiel de leur fils et dont j’ai entendu le père dire à l’époque qu’il aurait construit «un mur autour de son fils» s’il avait su ce qu’il préparait. Dans le même esprit de reniement incompétent du fils par son père, j’ai toujours considéré avec consternation cette déclaration du père de Anders Behring Breivik au lendemain de son attentat, à savoir qu’il aurait aimé mieux que son fils se tue et qu’il ne se sentait pas comme son père. Je pense enfin à cette mère courageuse qui a pris sur ses épaules la tâche courageuse de comprendre le destin fracassé de son fils, tueur de Columbine, et le trouble des auteurs de suicide-homicide, en me demandant où se trouve le père dans cette équation.

Les crimes épouvantables et impardonnables de ces jeunes hommes, le manque irréparable qu’ils ont créé autour d’eux, doit-il justifier le fait d’effacer de l’histoire collective, et de la mémoire de leur père, le fait qu’ils furent un jour leur enfant innocent? Et le fait qu’ils furent marqués par leur père déficient, lui-même sans doute manqué à l’origine?

L’histoire contenue dans le présent essai repose sur ces questions, et le postulat que la réaction première au radicalisme violent devrait être de réduire la distance entre le père et le fils.