Ville-Marie

La plupart des Québécois l’ignorent, mais Montréal fut fondée par une société religieuse française, la Société de Notre-Dame de Montréal pour la conversion de sauvages de la Nouvelle-France. Cette société fut constituée par un petit groupe de catholiques pieux dirigés par Jérôme LeRoyer, mystique de la région de La Flèche (lieu d’origine des premiers colons montréalais – dont mon ancêtre!), et par Jean-Jacques Olier, autre mystique catholique du XVIIe siècle et fondateur de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice.

La mission de la Société de Notre-Dame de Montréal était d’établir une colonie catholique et d’évangéliser les Indiens. Montréal n’a donc pas eu, à l’origine, la vocation commerciale qu’elle connaît aujourd’hui… Elle fut une mission animée par un courant mystique du catholicisme et placée sous la protection spirituelle de la Vierge Marie.

L’île de Montréal fut d’abord l’emplacement de la bourgade iroquoienne d’Hochelaga. Lors de la découverte de l’île par les Français en 1535, Jacques Cartier désigna la montagne se trouvant au milieu de celle-ci comme le «mont Royal». L’histoire de ce nom, à savoir comment il désigna successivement la montagne, l’île et enfin la ville, et comment il se transforma pour devenir «Montréal», est intéressante et complexe mais somme toute assez secondaire ici. Retenons que le nom «Montréal», comme nous le connaissons aujourd’hui, ne fut pas utilisé sur les cartes avant la fin du XVIIe siècle ou le début du XVIIIe siècle.

Le territoire fut de nouveau exploré par Champlain en 1603 et 1611. Champlain comprit son importance stratégique et décida de le cartographier et d’en défricher un secteur pour faciliter les contacts avec les Indiens. Il désigna le secteur sous le nom de place Royale, laquelle était située où se trouve maintenant la Pointe-à-Callière dans le Vieux-Montréal.

C’est la Compagnie des Cent-Associés qui posséda le territoire de l’île au début de la colonie. Le territoire fut ensuite concédé en seigneurie à Jean de Lauson, qui négligea son développement, et acquis à titre de Seigneurie en 1640 par Jérôme Le Royer et Pierre Chevrier, qui avaient fondé la Société de Notre-Dame en 1639 avec Jean-Jacques Olier, Paul Chomedey de Maisonneuve, Jeanne-Mance et quelques autres.

Quand le groupe d’une cinquantaine de colons Français recrutés par la Société Notre-Dame et dirigés par Maisonneuve débarquent sur l’île le 17 mai 1642, à l’emplacement de la Place Royale, ils donnent à l’établissement le nom de Ville-Marie pour le consacrer à la Vierge Marie. Malgré le transfert de la Seigneurie au séminaire Saint-Sulpice de Paris en 1665, deux ans après la dissolution de la Société et la transformation de la Nouvelle-France en province royale, le nom de Ville-Marie continua d’être utilisé. C’est à partir de ce moment, après des interventions militaires françaises plus robustes, que le commerce des fourrures prit son essor à Montréal.

On retiendra ici que du moment de sa fondation par un groupe de missionnaire en 1642 jusqu’à son transfert aux Sulpiciens en 1663, Ville-Marie (i.e. Montréal à l’origine) fut l’expérience radicale et désespérée d’un groupe de catholiques exaltés, qu’on tenta même de décourager à leur arrivée à Québec tant leur projet apparaissait déraisonnable. Il s’agissait d’une expérience radicale, puisqu’elle poussait la  vocation charitable du catholicisme à la limite des mondes inexplorés. La Société avait essentiellement le projet de soigner (par Jeanne-Mance, fondatrice de l’Hôtel Dieu en 1645) et d’apporter la bonne nouvelle aux Indiens (par Marguerite Bourgeois, fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame en 1659). L’expérience était désespérée, puisque les Iroquois se sont montrés hostiles et ont attaqués sans relâche le petit groupe de colons, incitant même ceux-ci à recevoir l’eucharistie tous les matins de peur de mourir, et les poussant à constamment se défendre dans des batailles héroïques. Cette mission folle était d’ailleurs sur le point d’échouer – à cause de la maladie et des attaques – lorsque Maisonneuve alla recruter une centaine de nouveaux colons en 1652, une initiative réussie qu’on appela «la grande recrue» (ayant notamment amené, avec Marguerite Bourgeois, mon ancêtre Marin Deniau…).

On retiendra enfin que Ville-Marie, expérience religieuse radicale et désespérée, disparut dans la brume du temps et qu’il n’en reste aujourd’hui que quelques vestiges, dont le nom d’un arrondissement, la basilique Notre-Dame, la congrégation du même nom, et l’Hôtel-Dieu – pour encore un temps. Elle a aussi inspiré quelques symboles de la ville moderne qu’elle est devenue, dont la fameuse place Ville-Marie, construite en forme de croix entre 1958 et 1962. Cette place, avec le gyrophare de la Banque Royale, devint rapidement l’emblème de la vocation commerciale de Montréal, rappelant malgré tout, sous quelques aspects symboliques, la vocation idéaliste perdue de Montréal. C’est d’ailleurs la lumière projetée par ce gyrophare que je regardais de chez moi, à St-Jean, lorsqu’enfant je me prenais à rêver d’un autre lieu, de la ville, d’un monde inexploré auquel j’aspirais.