En pièces détachées

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Après avoir quitté la Place Ville-Marie, à mon arrivée au quartier général, je suis allé voir mon patron, l’inspecteur David Desautels, qu’on appelle affectueusement Daddy dans le milieu, un vieux routier avec qui je m’entendais très bien, un homme intègre, humain, mais aussi très exigeant, très dur. Je lui fis rapport de mes observations et de mes impressions à la suite de ma visite sur les lieux de l’explosion. Je n’étais pas encore convaincu à ce moment-là qu’il s’agissait d’un attentat terroriste, mais la découverte d’un autre engin explosif à la Place d’Armes, et les premiers témoignages, indiquaient assez clairement qu’il ne s’agissait pas d’un accident. C’était peut-être un suicide, et le colis de Place d’Armes une coïncidence, je ne pouvais en être sûr à ce moment. Je lui dis que j’aurais besoin d’une équipe d’au moins 10 personnes pour commencer l’enquête dès maintenant, peut-être même plus si on découvrait l’appartenance du type à un groupe ou à un réseau.

David me répondit que ce n’était pas un problème, que le Directeur-adjoint l’avait déjà appelé, que la hiérarchie était en état d’alerte et que des appels avaient été reçus de l’hôtel de ville, de la Sécurité publique, de la GRC, de partout. On s’inquiétait dans les capitales et, pour tout dire, on s’inquiétait surtout, à ce stade là, de la couverture médiatique. Un attentat n’a jamais autant d’impact que lorsque des journalistes se mettent à spéculer sur ce qu’ils ne savent pas. Depuis 2001, il y avait aussi une surenchère dans l’emploi du qualificatif terroriste, que les médias avaient commencé à utiliser dans ce cas-ci, et cette surenchère profitait nettement aux services de sécurité nationaux. Pour David, la question n’était pas de savoir si nous avions les ressources, mais de savoir si nous allions garder l’enquête. Les fédéraux n’allaient pas attendre longtemps et, chose certaine, nous allions devoir identifier sans délai le ou les responsables de cette explosion, avant l’aube si possible. Je devais tout faire pour que les théories échafaudées par d’autres services ne fassent pas déraper notre enquête. Il avait confiance que je m’en tiendrais aux faits. Il me demanda d’intégrer Robert Décarie, de l’INSET, notre représentant dans l’Équipe intégrée de la sécurité nationale. Décarie allait assurer la liaison avec les autres corps policiers. Ce n’était pas une très bonne nouvelle, je me méfiais de ce type, mais cette décision, une ruse bureaucratique, permettrait au moins de gagner du temps.

Je retournai à mon bureau et transmis un courriel à mon subordonné direct, le lieutenant-détective Lortie, afin qu’il convoque dans notre salle de réunion à 22 heures les enquêteurs que je lui voulais dans l’équipe, en plus de Décarie. J’ajoutai que tous avait l’ordre de s’y rendre, que les quarts et les congés étaient suspendus. Je lui demandai d’envoyer du renfort à McPherson, qui en avait sûrement plein les bras. J’appelai ensuite celui-ci pour lui demander de me rejoindre dès que possible avec les dernières nouvelles au Laboratoire de la rue Parthenais. Je voulais y aller pour parler aux chefs d’équipe, indiquer mes priorités, et m’assurer que les analyses s’effectueraient rondement.

Je me souviens d’avoir appelé Nicole, ma femme, en me dirigeant vers Parthenais. Je voulais la prévenir que je n’allais pas rentrer, de ne pas m’attendre, que le travail allait m’occuper toute la nuit. Dans ces cas où une enquête urgente me retenait au centre-ville pour la nuit, j’avais l’habitude de dormir dans mon bureau, ou de passer à un hôtel pour prendre une douche, dormir un peu et me changer. Mais comme toujours, mon appel fut reçu par Nicole avec indifférence, celle-ci ne semblant pas réaliser l’importance de ce que j’avais à faire, ne se souciant plus de moi, ayant lancé la serviette depuis longtemps à propos de mes absences répétées. J’avais tout de même conservé l’habitude de la prévenir, par conformisme, et sans doute en raison d’un vague sentiment de responsabilité. Il n’y a rien de plus lâche qu’un infidèle, me répétais-je sans cesse ces jours là en me disant que la vie pourrait être mieux faite.

En arrivant à Parthenais, je me dirigeai tout de suite à la salle d’autopsie au sous-sol, où mon vieil ami Michael commençait son travail. Je le connaissais depuis toujours, nous avions été de toutes les enquêtes importantes depuis vingt ans, il était devenu un bon camarade. Michael, «Mike» pour les intimes, retraité comme moi depuis ce temps, était le médecin-légiste en chef au Laboratoire de médecine légale du ministère. Il officiait dans son domaine au Québec comme un cardinal sur son église dans les années 1950 au Québec. Il était plus grand que nature, un personnage débordant d’intelligence et d’énergie, tout à fait balzacien de caractère et d’ambition. Je n’avais jamais compris sa passion pour la médecine légale, y cherchant toujours chez lui un attrait pour le morbide, mais il ne m’en avait jamais rien laissé voir. Il était simplement, comme moi, à la recherche d’une vérité enfouie dans les restes d’une vie passée, dans ce qu’il appelait des «corps morts» ou dead bodies.  J’aimais tout particulièrement le grand sourire qui illuminait son visage rond et sanguin, lequel avait quelque chose de surprenant dans sa profession. Je pense que ce qui le fascinait plus que tout, à la fin, c’était de pouvoir défendre une forme justice pour celui qui ne pouvait plus parler ou se défendre. Il avait d’ailleurs toujours mille histoire à raconter, il faisait parler les corps, comme je disais, il en savait plus sur les travers de l’humain que n’importe qui.

Quand Mike m’aperçu, il était déjà au travail et me salua, le visage masqué, d’un coup de pince en l’air. Saisi au nez par l’odeur désagréable de formol, je pus m’approcher suffisamment pour lui demander comment ça se passait. Je voyais sur une table tout près le corps intact, mais livide et la tête tuméfiée, d’une femme corpulente. Sur la table où il travaillait à mon arrivée, on voyait un tronc humain éventré, auquel il ne restait que des moignons de jambes et de bras, visiblement masculin mais sans plus la moindre trace d’humanité. Je voyais sur une autre table les morceaux de bras et de jambes, et une tête abimée, et j’eus l’impression pour un instant d’être dans une boucherie ou un abattoir. Je détournai mon regard à nouveau vers le corps de la femme, pour ressentir au moins quelque chose d’humain en la voyant, mais cela me révulsa tout autant, puis me tournai vers Mike, qui me redonna de l’aplomb avec son visage rond et souriant. Je  me tournai vers lui pour demander ce qu’il pensait de la situation. Avec son humour habituel et son français cassé, il me répondit : «j’ai un bon et un mauvais nouvelle». La mauvaise, dit-il, c’est que cet homme ne parlera plus, la bonne, c’est qu’il lui reste une main. Je viens de prendre une empreinte digitale, ajouta-t-il, et je l’ai déjà envoyé à l’identification; elle nous dira s’il a déjà été locataire. Je lui fis ensuite les questions d’usage, soit s’il avait vu des tatouages, quel âge ce type pouvait avoir, de quel race il était, s’il prendrait des empreintes dentaires, s’il allait envoyer des tissus en toxicologie, et le reste. Il m’assura que tout serait fait, y compris les échantillons pour l’ADN, et m’expliqua qu’il allait ensuite autopsier l’autre corps à côté, qui montrait des signes d’hémorragie cérébrale, probablement à la suite d’un choc sévère à la tête. Je laissai Mike à sa besogne et le saluai amicalement en lui disant qu’on se reparlerait après son rapport. Je pris alors la direction du laboratoire des explosifs, à l’étage supérieure.

En entrant dans le labo, j’aperçus d’un côté un homme dans la trentaine planté devant son écran d’ordinateur, et de l’autre deux autres jeunes employés vêtus de leur sarrau, un gars et une fille qui rigolaient et qui, à leurs mines radieuses, étaient manifestement en train de flirter. Le laboratoire des explosifs est celui où j’étais le moins à l’aise avec le personnel et celui où il y avait sans doute le moins à apprendre. J’y allais assez souvent lors de la vague d’attentats par la mafia, il y a plusieurs années de cela, mais beaucoup moins ces derniers temps. Le personnel avait changé, on n’y trouvait maintenant que des jeunes et leur attitude désinvolte était loin de m’inspirer confiance. À preuve, ces jeunes techniciens que je venais de surprendre à tester leurs atomes crochus. Je me dirigeai vers le type assis devant son écran d’ordinateur, le seul qui paraissait travailler, et lui demandai qui était en charge. Il me répondit «c’est moi». Quand je lui demandai s’ils avaient commencé les analyses des résidus de la Place Ville-Marie, il indiqua qu’ils venaient seulement de recevoir les échantillons, qu’il me montra dans une boîte sur le comptoir. Le colis suspect de la Place d’Armes, lequel contenait un engin explosif, avait été désamorcé et venait aussi d’arriver dans un coffre blindé. Je fis venir les deux autres jeunes près de nous et les avisai que j’avais besoin de leur rapport avant six heures demain matin, qu’ils allaient malheureusement passer une nuit blanche, comme dans le bon vieux temps à l’école, et qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient d’ici là en autant que j’aie un début de réponse à mes questions avant mon déjeuner. Je voulais savoir si l’explosif était détonant, si les engins étaient improvisés, le type de substance utilisé et si un marqueur pouvait identifier un fabriquant. Tout ce qui pouvait être récupéré d’électronique devait être envoyé sans délai au labo des sciences numériques. Je quittai ensuite précipitamment sans saluer pour bien leur faire sentir que je n’étais pas là pour m’amuser et leur faire sentir mon insatisfaction à peine contenue.

Je me dirigeai vers le laboratoire d’imagerie. McPherson venait justement d’y arriver avec les enregistrements vidéos du Reine-Elizabeth et de la Place Ville-Marie. Il m’expliqua que le suspect avait tenté de louer une chambre avec une fausse pièce d’identité, que sa carte de crédit avait été refusée, et qu’il s’était enfui en courant lorsque les gardiens s’étaient approchés de lui pour l’interroger. D’après ce qu’un gardien et un commis de la réception ont rapporté, le suspect a fui en courant vers les escaliers qui mènent au passage souterrain entre les deux bâtiments et a été poursuivi par le gardien jusqu’à l’endroit de l’explosion. Le gardien a dit être arrivé dans l’aire de restauration au moment de l’explosion et ne pas avoir vu ce qui s’est passé juste avant. Le commis a confirmé qu’il s’agissait d’un individu de race blanche, avec un accent québécois, ayant les cheveux longs, bruns foncés et attachés en queue de cheval. Il portait une casquette noire, était aussi vêtu de noir et portait un sac à dos orange. Il devait mesurer environ cinq pieds six, cinq pieds huit. Macpherson confirma qu’il avait demandé à un agent d’obtenir plus d’info sur l’origine de la carte de crédit. Le nom donné par l’individu au comptoir de l’hôtel était Pierre Moreau. Quant au nom de la personne avait qui il a échangé des propos en arrivant à l’aire de restauration, McPherson attendait des nouvelles des agents envoyés à l’hôpital pour recueillir les témoignages. Il voulait aussi consulter les enregistrements vidéos pour plus de détails sur cette personne. Nous nous tournâmes donc vers le technicien qui téléchargeait sur l’ordinateur les fichiers reçus, afin de voir enfin ces images.

Une note à ce sujet, avant que je te raconte ce que nous avons vu. Le laboratoire d’imagerie est considéré par plusieurs comme le centre nerveux d’une enquête. Tous les enquêteurs veulent s’y rendre. Dans l’incertitude où nous étions, c’était littéralement pouvoir ouvrir nos yeux sur les faits. Nous n’avions autrefois pour pitance que des restes, des débris, des bribes du passé. Avec l’avénement des caméras, nous pouvons voir le crime se dérouler pratiquement in vivo, comme si nous mettions notre oeil sur la lentille d’un microscope et que l’on voyait dans celui-ci, de l’autre côté, le crime se dérouler pratiquement in vivo. L’arrivée des caméras dans l’espace public a poussé le principe de Locard à sa limite; elle a fait de l’image la trace par excellence laissée par le criminel. Comme toujours, cependant, je restais froid devant ces images que le technicien nous montrait. Celles-ci, comme toutes les images, n’étaient que des écrans, des miroirs du réel, que la vie intérieure des sujets n’arrive jamais à percer. Ces images peuvent être éloquentes et peuvent fournir une assise à l’enquête, mais elles ne sont jamais mieux qu’une représentation superficielle des faits. Elles en disent souvent peu sur l’intention, si importante pour la preuve d’un crime.

Dans ce cas-ci, toutefois, il fallait non seulement vérifier l’intention criminelle mais chercher à savoir si des complices étaient présents sur les lieux. Une fois les séquences assemblées, nous pûmes assister au déroulement des événements. D’abord, l’individu s’approcha de la réception. Il paraissait agité, regardant à gauche et à droite, dandinant sur ses pieds. J’ai remarqué qu’entre chaque intervention, il mettait les mains dans les poches de son blouson. Quand le commis constata un problème avec la carte de crédit, il appela une autre personne, vraisemblablement son superviseur, qui vint discuter avec notre individu. Ce dernier devint encore plus nerveux et tenta de récupérer sa carte. C’est alors que les gardiens s’approchèrent, appelés par les commis, et que l’individu s’enfui en courant vers les escaliers roulants menant aux couloirs du sous-sol. La suite est assez facile à deviner. L’individu pris le couloir menant à la place Ville-Marie, courant sans relâche et ne ralentissant que pour se retourner et vérifier s’il avait des poursuivants. Je remarquai qu’il n’avait pas hésité avant de prendre le couloir vers la Place Ville-Marie. On pouvait voir aussi qu’en arrivant à l’aire de restauration, il se dirigea immédiatement vers le centre de la place, au milieu des tables vides, là où se trouvait un comptoir utilisé pour le nettoyage des plateaux. Une femme y travaillait et je cru reconnaître par sa taille qu’il s’agissait de la femme morte dans la salle d’autopsie. Plus loin, on voyait un couple assis à une table en train de parler. Ceux-ci cessèrent leur conversation et l’homme se leva et s’adressa à l’individu en fuite, qui se retourna vers lui et devint alors comme paralysé, saisi au vol par ce qui paraissait une surprise. Après un court échange, lors duquel l’homme assis à la table voulu s’approcher, l’individu devint très agité et se mis à gesticuler. Il pointa son bras gauche vers l’homme, la paume relevée comme pour lui dire d’arrêter, et mis sa main droite dans sa poche. C’est à ce moment qu’il en retira un appareil. L’image se brouillait peu après et ne laissait voir que le souffle de l’explosion.

Je n’en dirai pas plus sur ce qu’on voyait, la suite étant tout simplement horrible. Toute violence engendre un traumatisme et voir les secondes qui suivent une telle scène, c’est voir une souffrance crue. Il n’est pas nécessaire de la raconter. À partir de ce moment, il n’est nécessaire que de la soigner et, pour les enquêteurs, bien sûr, d’en comprendre l’origine.

J’en avais assez et je m’adressai brièvement aux agents sur place, en leur disant qu’il fallait revoir toutes ces images, cadre par cadre, et tenter d’identifier toute autre personne suspecte présente sur les lieux. Je rappelai à McPherson que nous devions identifier au plus tôt cet homme à qui l’individu s’était adressé. Et l’origine ou le propriétaire de cette carte de crédit présentée à l’hôtel. Enfin, je voulais que le colis suspect de la place d’Armes soit vérifié de toute urgence, au cas où il contiendrait un appareil électronique, un cellulaire, ou quoi que ce soit permettant de retracer son origine. Les caméras installés sur la place devaient aussi être mises à profit. Nous quittâmes le laboratoire pour aller au quartier général, où nous devions nous réunir avec l’équipe d’enquête. Il était déjà presque 10 heures.

Après une courte réunion avec l’équipe spécialement formée pour cette enquête, une formalité visant à distribuer les rôles, établir les chaînes de communication, discuter des priorités, je m’en allai à mon bureau avec Décarie, de l’INSET, pour discuter avec lui en privé de mes attentes quant à son rôle dans l’équipe. Je n’avais pas confiance en lui et, bien qu’il ne fallait avoir aucune attente quant à sa loyauté, je voulais lui dire formellement que son appartenance à l’équipe signifiait qu’il devait m’aviser avant toute divulgation à d’autres agences. Décarie était un vieux routier dans le SPVM, mais il avait suffisamment d’ancienneté pour se sentir libre de ses allégeances et détaché de toutes contraintes bureaucratiques. Son visage émacié et ses traits anguleux lui donnaient un air de vieux renard malade et il conservait en tout temps les lèvres pincés d’un sourire hypocrite. Il me répondit qu’il comprenait, bien entendu, que je pouvais compter sur sa discrétion, et qu’il m’informerait évidemment de toute information pertinente provenant des autres services. Cette offre était suffisante pour m’inquiéter de sa présence au sein de l’équipe. Je lui demandai seulement de faire respecter les ententes formelles entre chaque service. Et lui demandai, en particulier, de vérifier auprès de ses sources si cet évènement avait été revendiqué par des groupes étrangers. Je l’invitai à se présenter le lendemain à six heures du matin pour le premier débreffage de la journée. Il me salua avec la main et un sourire d’une fausse complicité.

Minuit sonnait et je décidai d’aller à mon hôtel proche pour me doucher et me changer avant la journée importante qui s’en venait. J’appelai Lortie, qui m’indiqua que tout était en place pour la nuit, que l’équipe fonctionnait à plein régime. J’avais besoin de réfléchir alors je lui dis de me contacter en cas de besoin et je quittai sans attendre.

 

© Philippe L. Denault 2017