Lettre suspendue (au bord de l’abîme)

Cher Antoine

C’est en tremblant que je t’écris aujourd’hui. J’ai démissionné de mon poste ce matin en apprenant la nouvelle de ton arrestation. Mon mandat ici s’achève, je n’avais aucune raison de rester, et te savoir perdu m’enlevait toute envie de continuer. J’ai réalisé à quel point tu devais souffrir pour avoir commis ce geste. J’ai réalisé soudainement l’immensité de ma faute. En revenant chez moi dans ma voiture, j’ai pris la résolution ferme de t’écrire. Je sais qu’une lettre ne rattrape pas le temps perdu et que mon intrusion dans ta vie pourrait te déplaire. Je ne suis d’ailleurs pas certain de comprendre pourquoi, après tant d’années de silence, je ressens aujourd’hui seulement ce besoin d’écrire.

Je veux que tu saches que j’ai tout perdu lorsque je t’ai abandonné. J’ai vécu toutes ces années en pensant que ton existence pourrait se suffire à elle-même. Je me suis trompé, je m’en rends compte. J’ai erré pendant tout ce temps sur cette glace mince qui me séparait de toi. Je sais maintenant que ta souffrance était la mienne, qu’elle a toujours été mienne et qu’elle ne m’a jamais quitté un seul instant. Depuis ce jour où j’ai tourné le dos à ton visage d’enfant innocent, cette souffrance m’a suivi comme un chien triste nous suit dans une ruelle. Elle s’est accrochée à moi, a fini par me rattraper et me mordre le pied, puis me dévorer. Aujourd’hui, je la sens enfouie en moi, au creux de mon abdomen, dans cet ulcère qui me tenaille l’estomac comme une croix qui y serait plantée. Je la sens aussi comme un voile qui recouvre ma vie. Je te jure que je suis devenu l’ombre de moi-même.

Ta colère envers moi surpasse sans doute ton désespoir et je ne m’attends pas à ce que tu me pardonnes. Ne t’en fais pas à ce sujet, je ne suis en droit de rien demander. Tu es celui qui mérite de l’attention. Mais si tu reçois mes lettres et si tu les lis attentivement, nous serons peut-être sauvés toi et moi.

En t’écrivant, je veux te faire don de ma parole. Je connais et comprends la situation dans laquelle tu te retrouves. Si un soir tu es malheureux, tu seras tenté par mille choses morbides et néfastes. Dans une telle situation, on se sent perdu et les consolations sont amères. Tout paraît offrir une issue devant desgrillages et des murs. C’est le désespoir qui nous guide. Mais si par bonheur tu décidais de te pencher sur mes lettres, tu y trouveras du réconfort, du moins je le souhaite de tout coeur. Repose-toi sur mes mots, mon fils, comme on penche sa tête sur l’oreiller. Toi et moi nous sentirons moins seuls.

Dans mes lettres, tu constateras que j’ai une vilaine tendance au moralisme. Je suis préoccupé de Dieu au delà de ce qu’un homme de ton âge peut souffrir. Je crains sincèrement de t’embêter. Je t’en supplie, toutefois, ne referme pas cette porte qui s’ouvre et accorde-moi seulement une chance de te parler. Si par malheur tu décidais de jeter ma correspondance au panier, je comprendrais, nous n’avons jamais rien échangé, mais je continuerai à t’écrire aussi longtemps que j’aurai la force de construire cette fragile passerelle vers toi. À défaut d’être lu, j’aurai livré mon coeur et soulagé le fardeau qui plombe ma conscience. Tu diras qu’il n’en faut pas tant, que mes problèmes ne furent rien en comparaison des tiens, et tu n’aurais pas tort. Pour la plus grande part, ma vie fut la vie très banale d’un banlieusard. Mais sache que derrière ce rideau, derrière les aléas de ma vie ordinaire, un théâtre d’horreurs se jouait. Je ne parle pas ici de ma vie domestique, de mon mariage avec une femme instable et dépressive, mère d’un enfant handicapé, ni de mes trahisons. Je parle de mon travail – ma seule passion – et des histoires macabres ou sordides qui ont occupé mes jours et ont miné mes pensées jusque dans mes rêves.

Dans mes prochaines lettres, en plus de te donner de mes nouvelles, j’ajouterai en annexe l’histoire d’un jeune qui fut au centre d’une affaire horrible et dont je tenterai de reconstruire la vie tragique. Ce fut le dossier le plus important de ma carrière. Ce jeune m’a fait penser à toi si souvent. Tu as sûrement entendu parler de lui, il a commis une chose très grave dont tout le Québec parle encore. Il était devenu le coeur plein de haine. À titre de commandant de la Section des crimes majeurs, je fus aux premières loges, à rebours, de sa descente aux enfers. Si j’ai pu reconstituer chaque détail de sa vie éparpillée, jusqu’à sa chute finale, je n’ai jamais pu former de lui un portrait allant au-delà de ce que la société – et la justice en particulier – me demandait. Mais il y eut là un drame humain que personne n’a cherché à comprendre et que j’aimerais te raconter également.

Je te le demande, d’ailleurs, Antoine : qui se préoccupe aujourd’hui des criminels lorsque leur violence dépasse l’entendement? Les victimes méritent toute notre compassion, il n’y a aucun doute à ce sujet, je ne minimise en rien leur drame, mais il me semble toujours profondément troublant que nous ne puissions nous intéresser au drame de leurs agresseurs, ceux que l’humanité rejette parmi les damnés ou les monstres. Cela me fait penser à cet homme en Floride qui, en dormant, fut avalé par une doline et dont le frère, en entendant son cri de désespoir, s’est jeté dans la vase pour le secourir. Tu as entendu cette nouvelle horrible? Nous sommes prompts à juger les assassins et à les oublier, mais beaucoup moins à tenter de les sauver de l’oubli. Auraient-ils une chance sur un million seulement d’être compris, à défaut d’être pardonnés, ne vaut-il pas la peine de reconstituer leur histoire, de comprendre leur vie, de les ramener à notre mémoire sous un autre jour que celui de leur crime?

Cette question m’a toujours hanté. Comme tu peux t’en douter, j’ai passé ma vie à ramasser des preuves de fait et d’intention qui me permettraient de condamner un suspect. En dépit de mon devoir, toutefois, je suis resté attentif à ce qui pouvait subsister de l’innocence perdue d’un criminel. C’était pour ainsi dire une mission secrète que je me donnais. C’était comme si je les avais vus moi-même s’engouffrer dans l’abîme. Tu diras que ceci montre tous les signes d’une névrose, que je luttais pour ne pas m’engouffrer moi-même dans ma dépression coupable, mais si c’était vrai, cela n’aurait pas beaucoup d’importance. Je faisais affaire avec de vrais criminels, et qui dira que dans leur vie éclatée il ne subsistait jamais un fragment d’innocence?

Alors voilà, s’il y a de quoi, j’espère te convaincre que rien n’est jamais irrémédiablement perdu. L’histoire de ce jeune homme est exemplaire et ressemble d’une certaine façon à la nôtre. Il y avait dans cette vie manquée un abîme entre le père et fils, cette faille des plus banales dans laquelle il est si facile de tomber et de briser sa vie. Mais il y avait aussi un espoir, un idéal, que j’entends bien te raconter pour te convaincre qu’il y a toujours, dans la plus grande noirceur du tombeau où nous sommes ensevelis, une faible lumière qui nous guide.

À bientôt.

M.

© Philippe L. Denault 2017