Tour de table

Je m’étais assoupi sur le lit après m’être douché, quand mon téléphone sonna. C’était Lortie qui m’appelait. Il était 3 heures du matin. Lortie voulait me dire que l’empreinte digitale prise sur la main du corps éventré avait permis d’identifier l’individu. Il avait un dossier pour un méfait commis en 2012 pendant la révolte étudiante. Il s’agissait de Xavier Moreau, né en 1989 à Laval, connu pour tenir un blogue anarchiste et faire des graffitis sur des édifices et monuments à Montréal. Son nom et dernier numéro de téléphone connu se trouvait sur le téléphone cellulaire trouvé dans le sac d’explosifs à la place d’Armes. Ce téléphone appartenait à une femme nommée Nathalie Bousquet. L’examen du carnet d’adresses et de la liste d’appels avait permis d’identifier plus précisément l’endroit où elle vivait sur la rive-sud, chez ses parents, à Laprairie. Il fallait vite la retrouver et l’interroger.

Lortie voulait savoir s’il était d’accord avec une arrestation sans mandat. Le temps pressait et on pourrait perdre sa trace s’il y avait une fuite dans les médias au sujet de Moreau. Je lui demandai s’il avait pu identifier cette femme sur les vidéos, ou des contacts récents, et il me répondit que non. Sachant que la simple découverte de ce téléphone ne constituait pas, à lui seul, un motif raisonnable de croire qu’elle avait commis une infraction dans ce cas-ci, je répondis qu’il fallait un mandat, que toute déclaration qu’elle nous ferait pourrait être jugée inadmissible si son arrestation était jugée illégale. Je l’implorai d’être patient et surtout de contrôler du mieux qu’il le pouvait les fuites en avertissant tout le monde au laboratoire et dans l’équipe qu’il était primordial de protéger l’information. Je m’en venais tout de suite au quartier général. En attendant, il devait contacter un procureur pour se présenter le plus tôt possible devant le juge de garde. Le temps pressait.

Quand six heures arriva enfin pour le premier débreffage de la journée, nous avions heureusement rassemblé suffisamment d’informations pour comprendre la gravité de la situation et faire un point de presse. J’étais convaincu maintenant qu’il s’agissait d’un attentat qu’il avait été commis par un petit groupe de radicaux violents, et qu’il n’aurait probablement pas de suites immédiates. Il fallait tout même identifier le ou les complices de Xavier Moreau le plus tôt possible et ceci devenait notre priorité numéro un.

En faisant un tour de table avec les membres de l’équipe, nous pouvions composer une image grossière de notre puzzle. L’auteur de l’attentat de la place Ville-Marie, Xavier Moreau, était déjà connu par le SPVM pour des délits mineurs et son militantisme dans la mouvance anarchiste. Les articles et photos sur son blogue et sa page Facebook indiquaient qu’il avait ou avait eu une liaison avec Nathalie Bousquet, dont nos agents procédaient à l’arrestation. Ce fait permettait de lier l’attentat de la place Ville-Marie à celui manqué de la place d’Armes. Les caméras de vidéosurveillance indiquaient assez clairement que l’objectif premier n’était probablement pas la place Ville-Marie et à cette heure précise. Les images captées sur la place d’Armes indiquaient par ailleurs que le sac avait été laissé là, à peu près à la même heure, par un homme non identifié qui avait rapidement pris la fuite vers la rue St-Antoine.

La carte de crédit utilisée à l’hôtel Reine-Élizabeth était un carte supplémentaire liée au compte de Pierre Moreau, le père de Xavier, qui résidait à Sept-Îles sur la Côte-Nord et que nos collègues de la Sûreté du Québec allaient interroger très bientôt. Enfin, l’homme ayant échangé quelques propos avant que Xavier Moreau se fasse exploser avait pu être identifié. Il s’agissait de Vincent Lalonde, il était grièvement blessé à la tête et se trouvait aux soins intensifs du CHUM. Fait particulièrement troublant, son numéro de téléphone apparaissait aussi dans le carnet du téléphone retrouvé sur la place d’Armes.

Quant aux explosifs utilisés, ils étaient d’origine industrielle, de marque Dyno, et probablement volé sur un chantier minier ou un chantier de construction. Le mécanisme d’amorçage était de même origine, assez sophistiqué d’ailleurs et connecté à un téléphone cellulaire. Ces derniers détails avaient de quoi me rassurer, puisqu’on pouvait supposer que l’accès à ces produits avait été limité à une petite quantité et un petit groupe de personnes. Aucun explosif ne disparaît si facilement d’un chantier. Nos informations de l’INSET confirmaient enfin qu’aucune revendication sérieuse n’avait été faite à l’international.

Nous avions donc pour l’instant trois personnes d’intérêt dans cette enquête, l’individu de la place d’Armes, la petite amie Nathalie Bousquet, et un dénommé Vincent Lalonde. Je demandai à Lortie de trouver le premier et d’affecter à cet objectif tous les agents dont il aurait besoin. Moi et McPherson allions nous occuper des deux autres individus. Je voulais aussi qu’il convoque notre meilleur agent pour mener les interrogatoires, François Vézina, un sergent-détective redoutable, capable de percer n’importe quelle armure psychologique avec un fin dosage de ruse et d’empathie.

Nous amorcions cette étape où l’enquête se dégage de l’immédiateté des faits et se tourne vers le for intérieur des suspects. C’était pour moi un point tournant. Il fallait comprendre la raison et la motivation de l’attaque et dans quelle mesure elle avait été planifiée avec l’aide de complices. Pour décrypter le monde élusif de l’intention , cette zone grise entre l’émotion et la volition, j’allais devoir me concentrer maintenant sur les interrogatoires.

L’intention, si importante en droit criminel, est un phénomène psychologique qu’il est très difficile de cerner, surtout pour l’esprit policier dont l’essentiel du travail est de détecter et de réprimer des comportements déviants. L’intention se situe un cran dessous, entre le courant et la vague. Comment savoir, en effet, si la vague qui emporte le navire contre le récif provient d’un souffle involontaire et violent sur la surface de l’eau ou d’un courant issu des profondeurs de l’océan? Il n’y jamais rien de certain, clair et solide dans l’esprit humain. Il n’est jamais isolé des phénomènes extérieurs non plus. J’abordais cette phase de l’enquête avec la solennité d’un marin, d’un amant ou d’un prêtre. J’allais devenir un examinateur de conscience, un explorateur cherchant à deviner l’origine d’une tempête, un courtisan avide d’une invitation. Je devais extraire le monstre qui se cachait dans ce labyrinthe phénoménal.