Place Ville-Marie

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Ma première rencontre avec ce jeune anarchiste nommé Xavier s’est produite le 4 août 2014. À vrai dire, il ne s’agissait pas vraiment d’une rencontre. Quand je suis arrivé sur les lieux de l’attentat, il était trop tard. Son corps avait été démembré, il n’en restait que des morceaux éparpillés et des lambeaux accrochés ici et là. Je ne saurais exprimer correctement la tristesse et l’horreur qu’une telle scène m’a inspiré. Mon travail ne me permettait pas de la ressentir, j’étais là pour accomplir mon «devoir», mais j’ai éprouvé un véritable haut-le-coeur en voyant les corps ensanglantés, leurs membres déchirés, les souillures sur le sol.

Au moment de l’attentat, j’étais dans une chambre d’hôtel du Quartier-Latin. Il m’arrivait parfois de m’éclipser du travail pendant les périodes creuses et, avant de retourner à la maison, de faire un détour par un café ou un hôtel voisin pour y retrouver ma belle du jour. Ces escapades me permettaient de respirer et de me sentir libre, pendant une heure ou deux. C’est en m’habillant pour quitter ma chambre d’hôtel que mon portable sonna et qu’un collègue m’avisa qu’une explosion suspecte venait de se produire à la place Ville Marie. Les appels au 911 s’étaient multipliés et tout indiquait que c’était très sérieux.

Je quittai précipitamment l’hôtel et me rendit au poste pour préparer notre intervention. Je savais d’instinct que cet évènement pourrait être majeur. Pendant le trajet, j’étais en lien audio avec le centre de communication opérationnelle et j’entendais les premiers intervenants faire rapport au quartier général de la situation sur le terrain. L’explosion s’était produite dans l’aire de restauration du centre commercial. Il y avait plusieurs blessés. Des cadavres. Un vent de panique s’était emparé du lieu et les premiers témoins racontaient avoir vu un homme courir avant l’explosion. Il n’était pas clair s’il y avait d’autres personnes impliquées, si l’explosion était d’origine criminelle ou produite plutôt par une fuite de gaz ou autre chose. Nous attendions la confirmation que la situation était suffisamment stable pour nous permettre d’y aller et de commencer notre enquête.

Enfin, le message arriva qu’un homme s’était fait exploser après avoir été poursuivi et rattrapé par des gardiens de sécurité. Il y avait au moins deux cadavres, trois blessés majeurs et plusieurs passants avaient des blessures mineures ou étaient en état de choc. Le périmètre avait été bouclé avec un ruban par les premiers intervenants, pour «geler les lieux» comme on dit, et les blessés étaient évacués vers les hôpitaux. C’était le signe que nous attendions, celui qu’il fallait pour que les équipes d’enquête se mettent en branle, les techniciens de scène de crime et nous de l’unité des crimes majeurs. Nous avons sauté dans nos voitures. J’étais accompagné de mon adjoint, le sergent-détective McPherson, qui allait m’assister pour ces premières étapes de l’enquête.

En route vers les lieux, nous avons été avisés qu’un colis suspect venait d’être découvert sur la place d’Armes. C’était plus qu’il n’en fallait pour faire surgir notre niveau d’adrénaline, ce que j’appelle dans mon jargon personnel un «rush», ce moment où une brèche s’ouvre dans notre conscience du temps, et où toute notre attention se focalise sur l’immédiat. L’affaire prenait une dimension nouvelle très inquiétante et un risque de panique dans la population venait de s’installer. Il ne faudrait pas longtemps pour que la nouvelle sorte dans les médias et que la rumeur s’emballe. Je n’avais heureusement pas à coordonner les opérations et ma priorité restait la même : je devais me rendre sur lieux de la première explosion à la place Ville Marie. L’enjeu toutefois avait changé. Malgré l’électrochoc produit par la nouvelle, je pus garder mon calme et le sens de la perspective. J’avais suffisamment d’expérience pour savoir qu’un attentat, même perpétré simultanément sur plusieurs lieux, n’aurait toujours qu’une portée limitée. C’est notre anxiété qui amplifie son impact. Mon objectif était d’identifier le plus tôt possible l’auteur de l’attentat et ses commanditaires

Quand j’arrivai sur les lieux, je fus comme toujours saisi par une sensation d’étrangeté. Au premier abord, chaque scène de crime se ressemble. Le même désordre, le même hurlement suspendu. On a l’impression que le temps s’est figé. Une irruption de violence dans l’espace-temps a lacéré le réel, projetant mille miettes du passé dans le présent, laissant partout les scories de son énergie destructrice. Notre tâche, alors, la plus difficile de toutes mais aussi la plus passionnante, est d’examiner ces débris et de reconstituer une image exacte du passé, comme on le ferait avec un casse-tête, comme le font les archéologues, mais ici avec la lorgnette du crime bien posée devant les yeux.

Je fus accueilli par le lieutenant Brisson, qui était à la tête des techniciens chargés d’examiner la scène de l’explosion. Ces derniers s’affairaient chacun dans leur spécialité respective, les uns prenant des photos, les autres recueillant les corps, les effets personnels ou encore les traces d’explosifs. En dehors du cordon, je voyais les collègues de mon unité recueillir des témoignages avec l’aide des constables arrivés en premier sur les lieux. Le lieutenant Brisson me fit son rapport préliminaire et m’informa qu’il y avait effectivement deux cadavres, ceux d’une femme et d’un homme. Celui-ci était sévèrement démembré et des lambeaux de chair avaient été éparpillés un peu partout autour, indiquant qu’il se trouvait au centre de l’explosion.

Il était encore trop tôt pour savoir quel type d’explosif avait été utilisé, mais tout indiquait qu’il s’agissait d’une quantité appréciable d’un explosif industriel. Les dégâts étaient considérables, comme le montraient les lieux ravagés, mais l’édifice n’avait pas été affecté au plan structurel. L’explosion était survenue au milieu de la place, assez loin des colonnes de soutien. Les plafonds suspendus avaient été entièrement arrachés en absorbant la déflagration, et le mobilier projeté partout autour, mais l’impact matériel restait somme toute limité. C’était une chance que l’événement se soit produit en milieu d’après-midi,  lorsque les lieux étaient encore vides.

Je voulais savoir s’ils avaient trouvé des pièces d’identité qui auraient pu appartenir à cet homme, ou des appareils électroniques, quoi que ce soit qui nous permettrait de l’identifier rapidement. Brisson me répondit qu’il n’y avait encore rien de concluant et que l’examen des lieux se poursuivait. Je lui dis, en le remerciant, qu’il s’agissait d’une priorité, et me rendis du côté de Macpherson pour voir ce que les témoins avaient à dire.

Les premiers intervenants avaient pu rassembler une dizaine de témoins oculaires qui n’avaient ni paniqué et fui les lieux, ni été transportés à l’hôpital en raison de leurs blessures. Tu serais étonné, Antoine, de la diversité de réactions possibles face à un traumatisme. Certains restent prostrés dans leur frayeur silencieuse, d’autres deviennent volubiles et cherchent de l’attention, d’autres encore restent stoïques et collaborent de façon hyper rationnelle, d’autres enfin tout simplement prennent la fuite. Notre défi est d’extraire les faits de cet amalgame d’émotions et de tempéraments, de procéder à des recoupements, de noter minutieusement les détails pour plus tard.

Dans ce cas-ci, nous avions un témoin important, un agent de sécurité, qui nous raconta qu’il avait pourchassé un homme jusqu’ici depuis l’hôtel Reine-Élizabeth, après une tentative de fraude par carte de crédit, et qu’en arrivant à la Place Ville Marie en passant par les corridors intérieurs, il avait trouvé l’homme au milieu de l’aire de restauration, hagard et désorienté. C’est à ce moment, dit-il, quand il a voulu l’interpeller, qu’il a réalisé qu’il tenait quelque chose dans sa main qui ressemblait à un fusil ou une grenade, et qu’il a reculé. L’explosion est survenue quelques secondes plus tard et le témoin ne se souvenait plus de rien sinon du choc qu’il avait ressenti. Un autre témoin intéressant, le propriétaire d’un kiosque de journaux à l’entrée de l’aire de restauration, nous dit qu’il avait vu cet homme arriver en courant, qu’il semblait paniqué et désorienté, et qu’il s’était fait sauter peu après. Il se souvenait que l’homme avait les cheveux longs, attachés en queue de cheval, portait un blouson noir et un sac à dos orange. Il indiqua qu’avant l’explosion, l’individu s’était tourné vers un client assis à une table proche, avait échangé quelques mots avec lui, avant de faire un geste du bras. Il n’avait pas compris le sens de ce geste. Il ne pourrait pas non plus identifier le client puisqu’il tournait dos à sa boutique. Il était pratiquement certain toutefois qu’il avait été sérieusement blessé.

Après avoir discuté avec McPherson, qui me breffa rapidement sur d’autres témoignages, je conclus que j’en avais assez pour l’instant. Je lui donnai rendez-vous plus tard au bureau pour faire le point. D’ici là, je voulais qu’il s’assure que tout serait noté, et qu’il aille ensuite au Reine-Élizabeth avec le gardien pour obtenir plus de renseignements sur les événements survenus là-bas. Je voulais aussi qu’il demande une copie des enregistrements vidéo sur tout le parcours entre l’hôtel et la place. Je lui demandai enfin d’essayer d’identifier le client avec qui l’attaquant avait échangé des propos avant l’explosion, qui devait maintenant se trouver à l’hôpital. Je voulais savoir ce que le suspect lui avait dit et qui était ce type. De mon côté, je retournerais au poste pour constituer l’équipe d’enquête et coordonner avec les autres services. Je supposais qu’on devrait coordonner avec la GRC et l’Équipe intégrée de la sécurité nationale puisque cet événement avait l’allure d’un crime terroriste. Je devais m’assurer que nous aurions voix au chapitre si l’enquête si leur était déléguée.

Je te raconte tout ceci et me rends compte que tu as peut-être déjà pris connaissance de la plupart de ces informations dans les médias. Laisse-moi t’expliquer pourquoi je te raconte ces choses.

Au cours de ma longue carrière dans les enquêtes criminelles, j’ai constaté comment la violence a pour effet de séparer le passé du présent, comment elle instaure un mince voile – une sorte de filtre – entre ce qui est arrivé et ce qui reste au présent. J’ai constaté à quel point ce voile obscurcit notre besoin subséquent de comprendre, juger ou punir. Chaque fois qu’on arrive sur la scène d’un crime, on a la même impression de passer dans un champ de ruines ou un village fantôme, un lieu dévasté où l’on retrouverait des traces d’une vie ordinaire subitement disparue. On doit établir ce qui s’est passé à tel moment, ce qui a existé à la seconde d’avant, mais ce réel n’existe plus, il a été enseveli, il n’en reste que des brides ou des poussières que nous parvenons à peine à déchiffrer dans les brumes du temps.

C’est, en fait, une leçon immense sur l’existence que de réaliser que le temps efface tout. Que reste-t-il, Antoine, de notre vie passée, de nos gestes, de nos pensées, de la situation où nous nous sommes trouvés? Cette question n’aurait tant d’importance si, comme la majorité, notre vie se limitait à l’ordinaire. Mais il semble que le crime puisse réduire l’immensité d’une vie aux quelques éléments de preuve que la Couronne rassemble pour condamner. N’est-ce pas le pire drame de tous que l’existence soit ainsi réduite à quelques faits, quelques intentions, que l’on cherche à prouver pour confirmer une théorie ou des préjugés? Je ne veux pas nier le poids de la responsabilité liée aux  actes les plus vils. Je sais que la justice humaine doit rester aveugle devant la complexité d’une vie. Mais je persiste à penser qu’il y a une forme de justice qui exige d’en savoir plus.

Je pense aussi qu’on peut traverser cette cloison érigée par la violence et, par une démarche fondée sur l’empathie, accéder à une autre vérité sur quelqu’un, à une autre image de sa vie. Ce qu’il peut y avoir eu de bon n’est jamais complètement perdu.

 

© Philippe L. Denault 2017