Préambule

Tout est plein de l’être. (Parménide)

La difficulté est de trouver l’endroit où l’on souffre. (Michaux)

C’est un mystère terrible et profond que nous ne puissions jamais, une fois pour toutes, saisir la beauté du regard. Les peintres connaissent bien ce problème, ils tentent de le résoudre depuis toujours, depuis la Renaissance surtout. À cette époque, alors que leurs regards, comme des miroirs, se sont tournés vers la nature, ils cessèrent de «penser» leur sujet et commencèrent à le regarder, à chercher la beauté dans l’acte même de regarder. Mais la beauté est une idée qui ne se laisse pas attraper dans un acte. Combien faut-il de regards sur son modèle pour peindre un chef-d’oeuvre? Combien de touches, combien d’«impressions», dans une toile de Rembrandt ou de Monet? Il n’est pas étonnant que le peintre moderne en soit venu à représenter le beau comme une abstraction. Le «Carré blanc sur fond blanc» de Malevitch est sûrement l’aboutissement logique et final de cette longue et patiente recherche. Le résultat de nos représentations peuvent séduire mais, à la fin, la beauté reste insaisissable. Elle est du domaine immatériel du moment présent.

C’est en conduisant ma voiture que je me faisais ces réflexions. Je réalisais qu’il me serait rigoureusement impossible d’arrêter cette machine infernale dans laquelle les jours se succèdent les uns aux autres. Plus encore, je réalisais que ce que nous appelons le moment présent, pourrait n’être en fait qu’une illusion d’optique semblable à celle produite par une pellicule cinématographique que l’on déroule devant une lumière. Car, au fait, combien de temps dure un instant? Le présent est enserré comme une bille qui roule perpétuellement entre le moment qui vient de passer et le moment qui vient. Il me semblait évident, pour la première fois, que ma vie réelle se tenait en équilibre précaire au sommet de cette crête infiniment plus brève qu’un milliardième de seconde. Mais puisqu’elle est si brève, me disais-je, si brève que l’instrument le plus sophistiqué ne saurait la mesurer, dois-je en conclure que la réalité n’existe pas, tout comme le présent n’existerait pas? Cette conclusion m’apparaissait erronée car, pourtant, j’existe! C’est à ce point de ma réflexion que j’en suis venu à la conviction que le réel, ce qui existe à l’instant présent, repose sur une idée abstraite à laquelle, dans le royaume de la conscience, nous n’accédons qu’à travers une projection, pour ne pas dire une illusion.

On objectera que cela est faux, que le monde existe concrètement, et l’on en donnera pour preuve que chaque jour on meurt dans des collisions violentes et douloureuses qui n’ont rien d’une illusion. Pourtant, les spéculations mathématiques de la physique théorique ont mené à une conclusion similaire. En effet, selon certains physiciens, l’Univers pourrait n’être qu’un gigantesque hologramme. De l’étude des trous noirs, ils ont déterminé que l’espace perceptible en trois dimensions et les choses qu’il contient seraient la projection d’une somme d’informations se trouvant sur une surface en deux dimensions. Une telle théorie est sûrement fascinante pour un scientifique mais, si on la considère au plan philosophique, elle est tout simplement stupéfiante. Est-ce à dire que l’Univers observable, sur lequel je bute mon corps et mon âme, ne serait pas l’unique réalité? Quelle est alors la source de ce rêve dans lequel j’évolue et je pense? D’où vient cette lumière projetée dans le monde? Et surtout, comment expliquer la matérialité d’une telle projection, la gangue corporelle dans laquelle tout ce qui existe prend forme et substance?

On peut seulement dire de cette autre entité de laquelle émanerait notre réalité qu’elle est insaisissable. À cet égard, il vaut mieux s’en remettre à la religion ou à la métaphysique qu’à la science, à la révélation ou à la raison plutôt qu’à l’observation. Au cinquième siècle avant Jésus-Christ, le philosophe Parménide a résumé ce mystère dans un truisme implacable : «L’Être est, le non-Être n’est pas». Il a ajouté que l’Être, conçu ici comme pure transcendance, est «inengendré et impérissable, universel, unique, immobile et sans fin».

Dans une telle métaphysique, l’absolu ne peut assurément appartenir à notre réalité opaque dominée par le changement, la division et la destruction. Mais puisque le monde reste malgré tout imprégné de l’Être en chacune de ses particules, ne peut-on alors penser que sa manifestation dans notre Univers tangible relève d’une anomalie ou d’une chute?

Voilà une question difficile et, pour l’examiner, je reviendrai à mon thème de départ. Lorsque nous regardons les choses les plus belles, parmi lesquelles une fleur ou le ciel chamarré d’un couchant, un jeune visage ou la mer d’un bleu cristallin, il est évident – même si nous le voyons pas – qu’un absolu se manifeste dans ces choses par le moyen du chromatisme ou de la géométrie – les parures usuelles de la beauté. Cependant, prisonniers que nous sommes du temps dévorant, il nous semble tout aussi évident que cet absolu, l’Être, se dérobe à notre regard et que toutes ces merveilles ont le malin pouvoir de se dégrader et de disparaître continuellement. Nous sentons par le fait même que l’Être se tient en retrait du monde sensible et qu’il est irréductible aux contingences de la matière. Si notre regard peut entrevoir son aspect de beauté dans la représentation des choses matérielles, il ne peut le soutenir plus longtemps que le temps infiniment court de l’instant présent. Et pourtant – là est le paradoxe – il est ce de quoi tout émane!

Ce mystère donne à penser que chose et beauté, matière et esprit – faces opposées de la projection de l’Être dans le monde – résultent d’une division de l’Être en son milieu. Il semblerait qu’ils ont été séparés justement pour nous permettre d’entrevoir l’absolu. Mais aussi que leur alliance dans le monde concret, soumise à la dégradation du temps, ne puisse se manifester autrement que dans une danse frénétique et boiteuse.

Puisque toutes choses paraissent surgir d’un dédoublement de l’Être et que toutes, pourtant, participent de celui-ci, on suppose qu’une affinité subsiste entre le matériel et le spirituel. Cette qualité que les alchimistes ont tant cherché dans la «pierre philosophale», cette substance commune ou substrat d’Être, resterait présente universellement en toutes choses, à des degrés divers ou qualités inégales.

On se demandera alors quelle différence il peut bien y avoir entre l’objet produisant une émotion esthétique de l’ordre du sublime et l’objet corrompu produisant le dégoût ou l’horreur. Ces deux opposées ne sont-ils pas issus du même creuset, de la même «matière première»? Par exemple, quelle différence y a-t-il fondamentalement entre la fleur du lilas et un bâton d’explosif? Je ne connais pas de choses plus ravissantes qu’un bouquet de lilas au printemps et le parfum d’un tel bouquet dans la maison. Le lilas en fleur est la quintessence du beau, la preuve tangible de l’idée du beau, et l’explosif l’archétype de la violence et de l’horreur. Pourtant, la fleur du lilas a le potentiel de se dégrader aussi parfaitement et complètement que la poudre contenue dans un bâton de dynamite. À la fin, ces objets ne reposent-ils pas tous deux sur le même équilibre précaire, la même équation viciée unissant la matière et l’esprit? Je m’étonne seulement que cette union doive se terminer si rapidement et violemment dans le cas de l’explosif. Il semblerait que certaines choses ne puissent sublimer leur essence, contenir leur énergie, et soient plus faibles que d’autres en leur sein.

La qualité spirituelle qui aurait la capacité de rendre toute chose  immuable, éternelle et bonne est certainement ce qui nous échappe le plus dans notre réalité imparfaite et changeante. Au plan personnel, on parviendrait à faire taire ses ruminations intérieures et à se tenir parfaitement immobile dans un endroit calme et serein, à rester en parfaite harmonie avec la nature et soi-même, qu’il resterait toujours une part de soi exposée au mouvement, au temps et à la décomposition. Malgré son immobilité, notre corps entier est soumis à la rotation des astres tandis que les viscères exécutent leur fonction digestive. Ce n’est pas une coïncidence non plus que la vie humaine soit reconnue aux battements du coeur : le pouls du sang courant dans nos veines est la preuve de notre vie physique autant que de notre nature changeante. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que le coeur ait été conçu pendant longtemps comme le siège de l’âme. Les passions qui le font battre naissent d’un combat spirituel – entre le bien et le mal – que nous ne ressentons qu’avec grande peine mais qui pourtant nous consume. Nos passions, minées par notre faiblesse, ne finissent-elles pas dans la souffrance?

J’en viens donc à penser que c’est le mal qui plombe l’esprit et le fait s’abimer dans la matière. Dans cette perspective, il n’y pas de pureté possible – de réconciliation entre matière et esprit – si un équilibre parfait n’est pas réalisé au plan moral. Pour exprimer la plénitude de l’Être, la matière ne saurait se soutenir par simple gravité, comme l’esprit ne saurait rester évanescent. Les contraires doivent s’épouser.

Je pense ainsi qu’il n’y a aucune vie possible dans une matière dénuée de ferveur, d’amour et de légèreté, comme il n’y a aucune vie possible dans un esprit hanté par le doute, la haine et la douleur. Les tables de la loi ne seraient rien sans le buisson ardent et bienveillant qui les a dictées, la science serait vaine et destructrice si elle n’était fondée sur les faits ou l’expérience. Pour reprendre mon exemple des objets beaux et laids, je pense que ce qui fait s’écrouler si rapidement et si violemment une charge explosive est une défaillance morale au coeur même de l’Être manifesté en cette chose. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que l’explosif soit l’arme de prédilection du radical violent. L’explosif est, par définition, ce qui fractionne le plus nettement les parties stables de la matière pour en retirer l’essence. Le radical qui l’utilise comme outil de subversion, le coeur lourd de rage, nous dit qu’il n’est pas possible de soutenir longtemps l’intime union de l’esprit et de la matière. Il montre que les processus de dégradation ou de destruction sont intimement tributaires de la force d’âme, de la capacité de maintenir unifiées les qualités spirituelles – vertus et valeurs – qui composent l’Être. Cette capacité manque cruellement à l’âme chargée de violence, mais se retrouve à un degré supérieur dans le bel objet, un corps sain ou un coeur pur.

© Philippe L. Denault 2017